C'etait un auteur spirituel, un homme d'une profonde religiosite, beaucoup plus proche des plus grands representants de l'humanisme dans l'entourage d'un Erasme que n'importe quel artiste italien; il parait ainsi remplir la tache devolue par les theoriciens a l'artiste des temps nouveaux.
"Je n'ai trouve personne qui ait ecrit sur les proportions du corps humain excepte un qui se nomme Jacobus, ne a Venise et qui est un excellent peintre. Il me fit voir un homme et une femme qu'il avait faits selon certaines mesures. A cette epoque il m'eut ete moins a coeur de voir des royaumes inconnus que de connaitre ses theories."La rencontre eut lieu en 1494.
(Ephrussi, pp 66-67)
On peut distinguer ici trois methodes: celle qui consiste a prendre des mesures directement d'apres nature comme l'avait fait Leon Battista Alberti; le systeme du quadrillage a trois dimensions employe apparemment pour la premiere fois par Mantegna et qui permet de ramener les formes humaines a des cubes et des parallelogrammes pour faciliter la representation de raccourcis; enfin le systeme de la construction perspective passant du plan a la vue cavaliere et au raccourci dont Piero della Francesca etait surement l'auteur, mais qui ne fut expose en detail que dans l'ouvrage de Cousin en 1560.
Il est de fait que nous rencontrons toutes ces methodes dans les ecrits et les dessins de Dürer. Selon la remarque attribuee a Michelange, qui avait eu entre les mains une edition, latine peut-etre, de l'Unterweysung der Messung mit dem zirckel und richtscheydt ("Instruction pour la maniere de mesurer avec le compas et l'equerre") son defaut etait de figer quelque peu les mouvements et les proportions du corps humain, alors qu'au contraire l'effort et la tension musculaire auraient du produire des distorsions. On pourrait dire egalement que Dürer reprit certes a son compte quelques idees de Leonard, mais sans les creuser ni apprecier a sa juste valeur leur signification revolutionnaire.
Leonard ne s'etait pas borne a representer d'apres nature les differentes postures du corps---notamment les dislocations et les mouvements---mais avait de plus recherche leurs lois intimes dans l'anatomie humaine. Dürer reprit l'idee---emanant probablement de Leonard---de l'indeterminabilite des proportions, puisqu'elles changent selon l'age et le sexe; mais il negligea ses observations sur la complexite des mouvements et leur correspondance reciproque dans une sorte de contraposte qui fait qu'un bras s'abaisse involontairement lorsque l'autre se leve, etc.
Il suffit de comparer les oeuvres de Dürer et des Neerlandais italianisants avec les tableaux du Correge (non seulement les peintures de plafond mais aussi les scenes mythologiques), pour apprecier la maturite a laquelle etaient parvenus les Italiens dans le traitement du nu. Le Correge en particulier agit a l'instar de Dürer, c'est-a-dire qu'il recueillit l'heritage de l'ecole de Mantegna; et il l'ameliora en y greffant la puissante flexibilite de Leonard de Vinci. Il rendit un hommage evident a la Leda de ce dernier dans l'allegorie qui se trouve actuellement a Londres, mais ou la deesse se tourne vers le spectateur avec une souplesse inattendue. Dürer eut l'occasion en 1503 d'etudier les dessins de Vinci et les oeuvres anciennes. Sa gravure d'Apollon et Diane de 1505 marie, pour reprendre les termes de Panofsky, le theme classique a la forme classique, pour la premiere fois chez lui.
Les rapports entre la Renaissance italienne et celle du Nord sont illustres par une lettre fameuse de Dürer, datant de 1506. Dürer ecrit de Venise, ou il etait revenu au bout d'une decennie: il y trouve alors la situation completement transformee et constate que son propre gout a lui aussi sensiblement evolue:
"J'ai beaucoup d'excellents amis parmi les Italiens qui m'engagent a ne pas manger et boire avec leurs peintres. Il est vrai que j'ai aussi beaucoup d'ennemis qui copies mes ouvrages dans les eglises partout ou ils les trouvent [...] Ce qui me plaisait il y a onze ans ne me plait plus aujourd'hui, et si cela ne m'etait arrive a moi-meme, je n'en aurais cru personne qui me l'aurait raconte."
Ce a quoi Dürer fait allusion exactement est incertain, mais il est evident qu'il eut l'impression d'un changement de style radical qui le concernait egalement, et qu'il avait lui-meme contribue a provoquer si l'on songe a la celebre gravure d'Adam et Eve de l'an 1504, qui exerca une extraordinaire influence et aida meme certains Italiens a trouver le ton nouveau du Cinquecento. Il prononce en outre une sorte d'autocritique indirecte dans le jugement desormais negatif qu'il porte sur Jacopo de' barbari:
"Il faut que tu saches aussi qu'il y a ici des artistes qui ont beaucoup plus de talent que maitre Jacobo. Anton Kolb [negociant de Nuremberg qui accompagnait Dürer lors de ce voyage] jure ses grands dieux qu'il n'y a pas de meilleur peintre en terre etrangere que Jacob. D'autres se moquent de lui, et disent qu'il aurait du rester ici, s'il etait bon, et ainsi de suite."
Il convient de se demander dans ce contexte ce qu'il serait devenu de Dürer et de la peinture venitienne s'il avait pu s'arreter plus longuement a Venise (et si, ajoutons-le, la confrerie des peintres locaux ne lui avait pas tant cherche noise, car elle l'avait en fait "cite trois fois devant le juge" et avait exige de lui quatre florins pour son activite; ou bien si, au lieu de peindre le retable du Fondaco dei Tedeschi pour les Fugger, il avait accepte les nombreuses commandes privees). Quoi qu'il en soit, son influence sur l'Italie ne fut pas amoindrie, meme si, apres ces experiences, il se detacha de l'environnement direct de la Renaissance italienne: en 1515 Raphael lui adressa en present un dessin de figures nues; et peu de temps apres---nous l'avons vu---les gravures de Dürer furent transposees en fresque non par un copiste depourvu d'imagination, mais par un aussi grand maitre que Pontormo qui entreprit ainsi une grandiose tentative de marriage des cultures des deux cotes des Alpes.
La gravure, en Italie, etait devenue un tres vaste champ experimental, stylistique comme iconographique, et la volonte d'y transferer l'experience picturale, en particulier dans la gravure sur cuivre, avait cree un nouveau type d'expression graphique: la recherche de mouvement d'un Pollaiulo, associee a l'etude des vases peints ancients, se transforme en un contour agile et dynamique; l'intensite dramatique de Mantegna en une volumetrie prononcee des formes, avec de vigoureux effets de clair-obscur, et une durete et une severite intentionnelles. Dans cette orientation picturale qui comprenait la recherche d'effets tridimentionnels, atmospheriques, d'ombre et de lumiere contrastees, ou de clair-obscur, on doit rappeler la tentative de Vinci, relatee par Giovio, pour user d'impressions multiples en vue de la naissance d'une illusion de volume; et dans l'ecole de Raphael, la production de xylographies a plusieurs couleurs qui semblent de veritables dessins sur papier peint.
Dürer a certainement ete impressionne par cet usage pictural de la gravure, et apres son deuxieme voyage en Italie, c'est-a-dire avec la connaissance directe de la peinture tonale, il reussit, au moyen d'une technique tres elaboree, fondee principalement sur de tres petites lignes tres rapprochees et croisees, a creer des gravures presque en clair-obscur, ou la lumiere est affaiblie et quasi nocturne (surtout la representation de Saint Jerome dans son cabinet ou la fameuse Melancolie, et apparait comme un desir plus que comme une presence reelle; les ombres acquierent un caractere predominant et dramatique; et l'action humaine, comme dans les paysages d'Altdorfer, est dissoute. Une fois encore, la sensibilite introspective, presque psychanalytique du Nord trouve dans la technique italienne un moyen d'expression pertinent et stimulateur. L'harmonie des spheres, qui a Venise etait devenue harmonie de couleurs, associees par affinite et non par contraste, et passage modere de la lumiere a l'ombre, se fait avec Dürer disharmonie radicale entre l'espoir et la condition humaine, entre la grace (necessairement representee par la lumiere) et son absence (qui se revele, symboliquement, dans les compositions ombreuses); ainsi l'existence de l'homme et de la nature se trouve-t-elle projetee a un bas degre de l'echelle des etres (selon les vues traditionnelles de la cosmologie concue comme echelle hieratique), ou la matiere est, avec difficulte et dans une mesure limitee, vivifiee, a l'interieur et a l'exterieur, par la limiere divine.
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